Putain de Dieu il fait si chaud que l'herbe a roussi dans le champ. Le grain meurt en épi les fraises les framboises sont rabougries comme des grand-mères putain.
C'est le bulletin de la météo. Demain je vous annonce du ciel en dentelles mais du vent si lourd qu'il rasera les planchers en traversant vos maisons.
Au loin là-bas l'orage qui est passé sans nous voir s'en va le long du fleuve, à Verchères aux Trois-Rivières.
Fait chaud putain de Dieu. J'aurais voulu qu'il pleuve.
Marie est partie chez sa mère la méchante sorcière au nez crochu. Je l'ai vue disparaître au bout de la rue avec ses tresses qui rebondissaient joyeuses et sa jupe que les bourasques crinolinaient vicieuses. J'ai eu comme un petit coeur gros mais pas le temps d'en souffrir car Zaza, son caniche très miniature qui n'avait plus que moi voulait que je m'occupe d'elle. Quand Marie est là, Zaza ne me fait l'honneur de rien, ne me regarde même pas. Quand sa maman s'en va soudain j'existe. Elle vient se coller que je la caline. Couche-couche-panier fatiguante, j'ai trop à faire, en commençant par la Buick qui ne démarre plus, pour m'occuper d'une petite ingrate jappeuse qui n'a cure que je vive ou que je meure.
De grosses gouttes de sueur dévalent mes tempes quand penché sur le moteur je désespère. J'ai déjà passé deux heures dessus et dessous et j'ai le dos en compote. De mon temps les moteurs étaient plus simples à comprendre. Maintenant il y a tellement de composantes d'astronef qu'il faut deux types de la NASA pour y voir un peu clair. Mais les types de la NASA ne sont pas dans mes prix et je m'entête et il fait si chaud bordel que je n'arrive plus à penser. Quelque chose me dit que je devrais me pendre, ou boire jusqu'à rouler sous la table, ce qui est moins définitif.
Zaza ne se peut plus et se lamente. Je vais voir, c'est Marie qui revient. C'est comme si elle ne l'avait plus vue depuis trente ans. Marie lui parle en bébé. La chienne se tord de bonheur, fortille, virevolte, danse sur deux pattes. Quand c'est moi qui revient, elle ouvre un oeil puis se rendort. C'est correct, je l'ai déjà eu mon chien idéal, il s'appelait Jack.
C'est le bulletin de la météo un gros nimbostratus noir comme le poèle fonce sur nous et ça crache des éclairs tout autour et ça tonne de la grosse caisse. Ça va péter enfin. Tout sera englouti. Fin de l'humanité pour une bonne demi-heure.
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J'ai appelé Steeeve le gars du garage aux Quatre-Coins et je lui ai fait mon imitation du lointain clic-clic que j'entends quand je tourne la clef du démarreur. Il a reconnu le truc tout de suite. Regarde près de la batterie, une petite boîte noire avec un couvercle et un selenoi dedans. Essaie de bouger le petit bras chromé voir si ça fait le même clic-clic. Comme de fait. Il y avait une minuscule manivelle cassée. Ça m'a couté 7 dollars 48 avec les taxes. La Buick démarre comme une neuve. Aucune idée d'à quoi sert le machin, un fil rouge, un fil blanc, un fil noir un fil vert. Comme le drapeau de la Palestine qu'on assassine.
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Marie veut qu'on aille rouler dans le coin d'Oka maintenant que le char est réparé. Un char est une charette à moteur. Oka est un petit village sur le bord du Lac-des-Deux-Montagnes ainsi nommé puisqu'on y voit, devinez quoi, deux montagnes. On passera par Kanesatake, avec ses cabanes à cigarettes de contrebande et ses cabanes à marijeanne. Ils font ce qu'ils veulent, la police a peur d'eux, le gouvernement ne veut pas d'une autre crise si on y va et qu'on passe pour des racistes à l'international. Ça me redonne toujours le goût de fumer quand on traverse leur sacré territoire sacré.
Quand on prend par un des rangs qui mène à St-Eustache à St-Augustin, le ciel est clair comme jamais. C'est le bulletin de la météo il y a tellement de bleu et de vert et tellement de lumière qu'on a pas le choix, faut être heureux à s'en péter la tête. Marie sourit en laissant sa main ouverte surfer sur l'air, comme elle faisait du temps de madame Vyboh, quand elle nous prêtait la Cadillac, qu'on roulait des fois jusqu'à Québec des fois jusqu'à Baie-Saint-Paul quand on avait l'argent du gaz. La peau du dos de sa main fait des ondes. Le col de sa blouse bat au vent comme un drapeau fleuri, Dans le retroviseur il y a un camion rouge comme celui du Père Courteau paix á son âme qui nous rattrape puisqu'on ne va pas vite, pour que ça dure. On prend tout ce qu'on peux pour pouvoir s'en rappeler plus tard quand comme d'habitude tout va foirer. ( On se fait penser à des personnages de Réjean Ducharme tellement on est certains que ça va finir par mal aller ).
Je stationne pour une crème glacée comme on dit quand on traduit direct de l'anglais et c'est la fête dans les yeux de ma Marie. Il n'en faut pas gros pour allumer les feux d'artifice, déverser les flots de joie de son enfant-en-elle comme elle dit. Mon enfant-en-moi a sacré le camp il y a pas mal longtemps. Du temps où il ne faisait jamais aussi chaud putain qu'il a fait aujourd'hui avant l'orage.
On revient à Santa-Térésa en même temps qu'une bande de cumulonimbus qui n'annoncent rien de bon. Inutile de mentionner que Zaza n'est plus un chien mais une tornade.
Du temps de Madame Vyboh quand on était concierges, des fois, elle nous prêtait la Cadillac et on partait sans savoir oú. Parfois c'était le nord jusqu'à ce qu'on meure mais le plus souvent on longeait le fleuve par le Chemin du Roi, une fois jusqu'à Sept-Iles, une autre fois à presque Natashquan. Le plus souvent on faisait demi-tour après Québec. C'était avant. Marie s'appelait encore Marie-Claire et moi Ippersiel, rebaptisé Hyper-Ciel par ses bons soins. La Cadillac était toute équipée, vitres électriques et tout le kit. Blanche. L'intérieur en cuir couleur cuir. Tsé veux dire. C'était tout ce qu'il fallait pour se faire croire qu'on était sortis du bois, qu'on était rendus, qu'on l'avait-donc-tu l'affaire. Mais ce n'était que le vent qui filait et des souvenirs qu'on aurait.
Marie avait déjà ses tresses de fil de fer et ses yeux de Poulbot quand je lui contais des peurs en conduisant avec pas de main. Les moutons au ciel flirtaient avec les moutons sur l'eau. Je me comprends c'est l'important. (Dans le bout de l'Île d'Orléans les nuages étaient blancs et frisés et les remous sur l'eau du fleuve pareils). Ça ne s'oublie pas.
Une fois, on montait la côte après la Chute Montmorency avant Sainte-Anne-de-Beaupré, Marie avait dit que ce serait le fun si ça n'arrêtait jamais de grimper. Ça fige un instant dans le temps. Encore une fois je me comprends. J'ai la chance d'avoir été aimé par une concubine férue de pouézie, ça fait une belle vie. Ça donne des souvenirs que personne d'autre n'a.
D'autre n'a. Tu parles d'une chute.
Une fois on avait couché dans la Cadillac parce que les hôtels de Tadoussac et des environs étaient tous complets pour cause de congrès de l'association du béton précontraint. Je m'en souviens très très bien parce qu'il y avait ça dans une chanson de Charlebois, "béton précontraint".
Une fois, celle où on avait roulé jusqu'à presque Natashquan, on s'était arrêté là où il y avait une chute pas croyable qui faisait tout un vacarme tellement elle voulait nous tuer. Elle criait à tue-tête et nous on s'était regardé pendant un éternel moment, Marie et moi, et on avait compris qu'elle était pour moi ce que j'étais pour elle, c'est-à-dire tout, et pour ça pas de mots à se dire, pas de déclaration solennelle, pas un mot.
Une fois bien plus tard, confidence sur l'oreiller, Marie m'avait dit Hyper-Ciel t'en souviens-tu de la chûte avant Natashquan et du serment qu'on s'était fait sans parler?
Une autre fois on s'était arrêté pour dormir à une halte-routière dans le bout de La Pocatière. Deux louches individus débiles étaient venus se coller contre le char et tentaient de nous intimider et passaient des commentaires disgracieux au sujet de la petite dame. Comme il faisait noir ils n'avait pas remarqué que sur la banquette arrière mon chien Jack, 110 livres, 0 gramme de gras, se les imaginait en rôtis de boeuf. Je lui avait ouvert la portière. On avait bien ri. C'était vraiment un bon chien. Intelligent comme un singe et brave, mon beau gros Labrador. Il n'aurait pas fait de mal à une mouche tant que la fuckinne mouche était restée à sa place. Je m'en ennuie encore 10 ans après sa mort. Les animaux sont des personnes c'est pour ça que je ne mange pas de viande. Ça m'écoeure trop.